18-20 janv. 2017 ENS - IFÉ, 19 Allée de Fontenay, 69007 Lyon (France)

Intervenant·es > Lizé Wenceslas

Vendredi 20
Atelier 8
Animation : Hyacinthe Ravet, professeure en musicologie, Université Paris Sorbonne, IREMUS
› 10:00 - 10:30 (30min)
› IFE Salle 1
Le genre de la jazzophilie : intermédiaires, catégories et modalités du goût
Wenceslas Lizé  1  
1 : Groupe de Recherches et d'Etudes Sociologiques du Centre-Ouest  (GRESCO)  -  Site web
Université de Poitiers, Université de Limoges : EA3815, Institut Sciences de l'Homme et de la Société

Mots clés : intermédiaires, jazz, catégories stylistiques, publics, goût, genre.

 

Après s'être intéressés aux artistes et à leurs œuvres, les travaux abordant les univers culturels à partir de la question du genre ont porté leur attention à la dimension socialement sexuée des goûts et des publics. Cependant, les intermédiaires et les médiations au travers desquels s'établissent les relations entre les producteurs, les œuvres et les amateurs ont été moins étudiés jusqu'à présent, notamment sur le plan des différences de genre. C'est l'objet de la communication proposée à partir de plusieurs enquêtes sur les intermédiaires, sur les modalités du goût et les caractéristiques du public du jazz.

Dans un premier temps, une approche statistique chronologique permettra de mettre en évidence la féminisation du public. Dans les années 1950, le jazz était étroitement associé à la sociabilité juvénile masculine (Roueff, 2013). Mais tandis que les professionnels du jazz demeurent très majoritairement masculins (Buscatto, 2007), le suivi de la variable « sexe » au cours des éditions successives de l'enquête Pratiques culturelles des Français (de 1973 à 2008) fait apparaître un processus régulier de féminisation du public.

Toutefois, au-delà des résultats d'ensemble, un ensemble de modalités du goût séparent hommes et femmes et font de la jazzophilie un territoire plutôt masculin. Ainsi, la part des hommes varie du simple au double par rapport à celle des femmes à mesure que l'on passe du public occasionnel (« un concert au cours des 12 derniers mois ») au public assidu (« 5 concerts et plus »). Une enquête conduite sur les publics des concerts de jazz en Bourgogne (Lizé, Roueff, 2010, n=1868) vient confirmer cette variation, qui se manifeste également dans d'autres aspects de la pratique (possession d'enregistrements, lecture de revues spécialisées, etc.). Cette enquête permet également d'affiner l'analyse en s'intéressant aux catégories du goût qui constituent des médiations entre la musique et son public. Une première question ouverte, « comment appelleriez-vous le jazz que vous aimez ? », offre des résultats intéressants sur les différences de genre concernant les façons de verbaliser les préférences et d'apprécier le jazz. Deux questions fermées sur l'intérêt et le désintérêt pour les différents styles de jazz indiquent également des écarts significatifs : les hommes se tournent davantage vers les styles instrumentaux, le « jazz contemporain » et les syncrétismes avec le rock et les musiques électroniques, tandis que les femmes ont tendance à rejeter ces styles pour leur préférer le « jazz traditionnel », le « jazz classique », le « jazz vocal » et le « gospel », qui ne sont pas les styles les plus valorisés culturellement.

Pour mieux comprendre la déclinaison des rapports sociaux de sexe au sein de la jazzophilie, j'articulerai les constats statistiques à l'observation ethnographique de groupes d'amateurs, en montrant notamment que la figure valorisée du « connaisseur » y est incarnée par des hommes. Dans une perspective historique, je reviendrai enfin sur le rôle des différents intermédiaires, notamment les critiques, quant à la retraduction des logiques de genre dans la définition des catégories et des pratiques de la jazzophilie. Je conclurai sur la façon dont ces analyses peuvent alimenter la réflexion plus générale sur les relations entre production et consommation de la musique sous l'angle du genre.

Bibliographie

Marie Buscatto, Femmes du jazz. Musicalités, féminités, marginalisations. Paris, CNRS Éditions, 2007.

Olivier Donnat, « La féminisation des pratiques culturelles », Développement culturel, n°147, juin 2005.

Melody Jan-Ré (dir.), Le genre à l'œuvre, Paris, L'Harmattan, 3 volumes, 2012.

Patrick Lehingue, « Les différenciations sexuelles dans les pratiques culturelles. Évolution 1973-1997 », op. cit., pp. 107-108.

Wenceslas Lizé, « La réception de la musique comme activité collective. Enquête ethnographique auprès des jazzophiles de premier rang » in A. Pecqueux et O. Roueff (dir.), Ecologie sociale de l'oreille. Enquêtes sur l'expérience musicale, Paris, Éditions de l'EHESS, 2009, pp. 49- 83.

Wenceslas Lizé et Olivier Roueff, Étude sur les publics et les non-publics du jazz en Bourgogne, 2010, 266 p. Etude commanditée par le Centre Régional du Jazz en Bourgogne, avec le soutien du DEPS du ministère de la Culture.

Wenceslas Lizé, Delphine Naudier et Olivier Roueff, Intermédiaires du travail artistique. A la frontière de l'art et du commerce, Paris, DEPS (« Questions de culture »), La Documentation française, 2011, 264 p.

Wenceslas Lizé, Delphine Naudier et Séverine Sofio (dir.), Les stratèges de la notoriété. Intermédiaires et consécration dans les univers artistiques, Paris, Éditions des archives contemporaines, 2014, 233 p.

Gérard Mauger, Claude F. Poliak, « Lectures : masculin / féminin », Regards sociologiques, n°19, 2000.

Sylvie Octobre (dir.), Questions de genre, questions de culture, Paris, Ministère de la Culture - DEPS « Questions de culture », 2014

Olivier Roueff, Jazz, les échelles du plaisir. Intermédiaires et culture lettrée en France au vingtième siècle, Paris, La Dispute, 2013.


Personnes connectées : 1